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19 mai 1958
Le gouvernement Pflimlin, constitué le 14 mai, a été
remanié le 15 par la désignation de trois ministres socialistes.
Il a obtenu du Parlement l'institution pour trois mois de l'"état
d'urgence". Le général Ely a donné sa démission
de chef d'Etat-major général. Devant les journalistes qu'il
a convoqués, le général de Gaulle montre quelles
sont les causes de la situation où se trouve la France et précise
la portée de sa déclaration du 15 mai.
Mesdames, Messieurs,
Il y aura tantôt trois années que j'ai eu le plaisir de
vous voir. Lors de notre dernière rencontre, je vous avais fait
part de mes prévisions et de mes inquiétudes, quant au cours
des événements, et de ma résolution de garder le
silence jusqu'au moment où, en le rompant, je pourrais servir le
pays.
Depuis lors, en effet, les événements ont été
de plus en plus lourds. Ce qui se passait en Afrique du nord, depuis quatre
ans, était une très dure épreuve. Ce qui se passe
en ce moment en Algérie par rapport à la Métropole
et dans la Métropole par rapport à l'Algérie peut
conduire à une crise nationale extrêmement grave. Mais aussi,
ce peut être le début d'une sorte de résurrection.
Voilà pourquoi le moment m'a semblé venu où il pourrait
m'être possible d'être utile encore une fois directement à
la France.
Utile, pourquoi ? Parce que, naguère, certaines choses ont été
accomplies, que les Français le savent bien, que les peuples qui
sont associés au nôtre ne l'ont pas oublié et que
l'étranger s'en souvient. Devant les difficultés qui nous
assaillent et les malheurs qui nous menacent, peut-être ce capital
moral pourrait-il avoir son poids dans la politique, en un moment de dangereuse
confusion.
Utile, aussi, parce que c'est un fait que le régime exclusif des
partis n'a pas résolu, ne résout pas, ne résoudra
pas, les énormes problèmes avec lesquels nous sommes confrontés,
notamment celui de l'association de la France avec les peuples d'Afrique,
celui aussi de la vie en commun des diverses communautés en Algérie
et, même, celui de la concorde à l'intérieur de chacune
de ces communautés. Les combats qui se livrent en Algérie
et la fièvre qui y bouillonne ne sont que les conséquences
de cette carence. Si les choses continuent de la façon dont elles
sont engagées nous savons tous que le régime, tel qu'il
est, pourra faire des programmes, manifester des intentions, exercer des
efforts en sens divers, mais qu'il n'ira pas à des aboutissements.
Nous risquerons que ces aboutissements nous soient un jour imposés
du dehors, ce qui serait sans aucun doute la solution la plus désastreuse
possible.
Utile, enfin, parce que je suis un homme seul, que je ne me confonds
avec aucun parti, avec aucune organisation, que depuis cinq ans je n'exerce
aucune action politique, que depuis trois ans je n'ai fait aucune déclaration,
que je suis un homme qui n'appartient à personne et qui appartient
à tout le monde.
Utile, comment ? Eh bien ! si le peuple le veut, comme dans la précédente
grande crise nationale, à la tête du gouvernement de la République
française.
Q. - Vous avez dit que vous seriez prêt à assumer les pouvoirs
de la République. Qu'entendez-vous par là ?
R. - Les pouvoirs de la République, quand on les assume, ce ne
peut être que ceux qu'elle-même aura délégués.
Voilà pour les termes, qui sont parfaitement clairs. Et puis,
il y a l'homme qui les a prononcés. La République ! Il fut
un temps où elle était reniée, trahie, par les partis
eux-mêmes. Alors, moi, j'ai redressé ses armes, ses lois,
son nom. J'ai fait la guerre pour obtenir la victoire de la France et
je me suis arrangé de telle sorte que ce soit aussi la victoire
de la République. Je l'ai fait avec tous ceux, sans aucune exception,
qui ont voulu se joindre à moi. A leur tête, j'ai rétabli
la République chez elle.
En son nom, pour son compte, conformément à son génie,
mon gouvernement a accompli une immense tâche de rénovation.
Rénovation politique : droit de vote donné aux femmes, citoyenneté
reconnue aux Musulmans d'Algérie, début d'association dans
l'Union française des peuples qui étaient naguère
sous notre dépendance. Rénovation économique et sociale
: nationalisation des mines, du gaz, le l'électricité, de
la Banque de France, des principaux établissements de crédit
; Régie Renault ; Comités d'entreprise ; organisation des
Assurances sociales sur une telle échelle et de telle façon
que les travailleurs soient couverts contre les fléaux séculaires
; allocations familiales, de manière que les familles soient aidées
et aussi que la natalité renaisse, ce qu'elle a bien voulu faire,
institution de certains organismes destinés au développement,
à la modernisation, à la prospérité du pays
par exemple, le Plan, pour investir, en prélevant sur les ressources
du présent, de quoi assurer les richesses de l'avenir ; le Bureau
de recherche des pétroles, afin de découvrir méthodiquement,
dans la Métropole et dans les Territoires d'outre-mer, cette source
d'énergie dont nous avons absolument besoin, et qu'en effet, nous
avons découverte ; début du développement de l'énergie
atomique et création du Haut-commissariat qui y est destiné.
Quand tout cela a été fait, j'ai passé la parole
au peuple, comme je l'avais promis. Il a élu ses représentants.
Je leur ai remis sans aucune réserve, sans aucune condition, les
pouvoirs dont je portais la charge.
Et puis, quand j'ai vu que les partis avaient reparu, comme les émigrés
d'autrefois qui n'avaient rien oublié ni rien appris, et que, par
conséquent, il m'était devenu impossible de gouverner comme
il faut, eh bien ! je me suis retiré, sans aucunement chercher
à leur forcer la main. Par la suite, ils ont fait une Constitution
mauvaise, malgré moi et contre moi. Je n'ai, pas un instant, cherché
à la violer. Pour tâcher de mettre un terme à la confusion
et de créer un État juste et fort, j'ai institué
le Rassemblement du Peuple Français, en y appelant tout le monde,
sans souci des origines, des idées, des sentiments, ni même
des étiquettes des uns et des autres. Il s'est trouvé que
le régime a réussi à absorber, peu à peu,
les élus du Rassemblement, de telle sorte que je n'avais plus de
moyen d'action à l'intérieur de la légalité.
Alors, je suis rentré chez moi.
Voilà comment j'ai servi et, paraît-il, menacé la
République. Aussi quand j'entends - voilà dix-huit ans que
cela dure ! - les sauveurs professionnels de la République - lesquels,
d'ailleurs, auraient été bien en peine de la rétablir
tout seuls -, les sauveurs professionnels qui m'imputent de vouloir attenter
aux libertés publiques, détruire les droits syndicaux, démolir
l'institution républicaine, je laisse tomber et je passe outre.
Ce qui ne m'empêche pas, avec beaucoup d'autres d'ailleurs, de demander
à ces sauveurs ce qu'ils ont fait, eux, de la France libérée
et de la République restaurée ?
Q.- Comment jugez-vous les événements actuels d'Alger ?
R.- En Algérie, il y a une population qui, depuis des années,
est dans la guerre, les meurtres, les attentats. Cette population constate
que le système établi à Paris ne peut pas résoudre
ses problèmes. Bien plus ! Elle a vu ce système s'orienter
récemment vers les offices de l'étranger. Elle a entendu
l'homme, qui est d'ailleurs mon ami, et qui se trouvait à ce moment-là
ministre de l'Algérie, déclarer publiquement: "Nous
allons à un Dien-Bien-Phu diplomatique !" Elle voit à
Paris les crises succéder aux crises, l'impuissance à l'impuissance,
les mêmes représentants des mêmes partis se mélanger
indéfiniment dans les mêmes postes ministériels, sans
qu'il en sorte jamais rien de net, de précis, d'efficace. Comment
veut-on, qu'à la longue, cette population ne se soulève
pas ? Comment n'irait-elle pas chercher ailleurs que dans des combinaisons
parlementaires un recours à ses malheurs ? C'est, fatalement, ce
qui s'est produit.
Et alors, les Algériens crient "Vive de Gaulle !" comme
le font, d'instinct, les Français quand ils sont plongés
dans l'angoisse ou emportés par l'espérance. Ils donnent,
en ce moment, le spectacle magnifique d'une immense fraternisation, qui
offre une base psychologique et morale aux accords et aux arrangements
de demain, base infiniment meilleure que les combats et les embuscades.
Enfin, ils donnent la meilleure preuve que les Français d'Algérie
ne veulent pas, ne veulent à aucun prix, se séparer de la
Métropole. Car, on ne crie pas : "Vive de Gaulle !" quand
on n'est pas avec la Nation.
Dans ces conditions, l'Armée, qui constatait cette immense émotion
populaire, l'Armée a jugé de son devoir d'empêcher
que le désordre s'établisse. Elle l'a fait et elle a bien
fait. D'autre part, l'Armée, elle aussi, est profondément
pénétrée du drame que représente, pour le
pays qu'elle sert avec beaucoup de mérites et de sacrifices, la
carence des pouvoirs publics que j'ai soulignée tout à l'heure.
Ajoutez à cela que cette Armée est en contact étroit
avec la population et partage ses sentiments, en ce qui concerne le désir
immense de voir Paris capable d'assumer et de porter ses responsabilités.
Je comprends donc très bien l'attitude et l'action du commandement
militaire en Algérie et je souhaite, dans l'intérêt
national, que l'Armée reste cohérente, unie, élément
exemplaire en un temps où il n'y en a guère.
Il serait absurde et lamentable de couper maintenant les communications
entre la Métropole et l'Algérie. Ce serait au détriment
direct des Français qui sont là-bas, qu'ils soient Français
de souche ou Musulmans, qu'ils soient civils ou militaires, et même
de beaucoup de Français de ce côté de la mer. Ce serait
compromettre gravement et, peut-être, pour toujours la position
de la France. Enfin, ce serait créer un état de choses dont
on ne peut pas savoir ce qu'il serait, mais qui aboutirait certainement
à la violence. Ce qu'il y a de mieux à faire et même
la seule chose à faire, c'est ce qui doit empêcher que l'Algérie
s'écarte de la France, ce qu'elle ne veut absolument pas et la
France non plus. Quant à l'Armée, qui est normalement l'instrument
de l'État, il convient qu'elle le demeure. Mais encore faut-il
qu'il y ait un État.
Je n'ai pas besoin d'en dire plus pour expliquer les raisons pour lesquelles
j'offre une solution. Mais je crois qu'il faut se hâter d'en décider,
parce que les choses et les esprits vont vite.
Q.- Monsieur Guy Mollet, à la suite de son intervention récente
à l'Assemblée Nationale, a énuméré
les questions concernant la procédure de votre retour éventuel
au pouvoir. Voudriez-vous dire ce que vous en pensez ?
R.- Ah ! les questions de Monsieur Guy Mollet ! Je commencerai par vous
dire que j'ai beaucoup d'estime pour Guy Mollet. Pendant la guerre, il
a combattu à tous risques pour la France et pour la liberté.
Il a donc été mon compagnon. Je me rappelle, qu'après
la Libération, je suis allé à Arras, en revenant
de visiter les mines qui étaient dans un état épouvantable,
et d'apporter mon salut et le témoignage de ma confiance à
nos mineurs dont le pays avait tellement besoin ! Du balcon de l'hôtel
de ville d'Arras, j'ai parlé à la population réunie
sur la vieille Grand-Place. Guy Mollet était à mes côtés.
Ce sont des choses qu'on n'oublie jamais. Par la suite, je ne l'ai pas
revu. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais j'ai suivi de loin sa carrière
politique. Je ne vous dirai pas que j'ai toujours été d'accord
avec tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, ou essayé de
faire. D'ailleurs, dans le régime tel qu'il est, aucune valeur
ne peut réussir. Mais ce qu'il a dit ou fait n'a pas altéré
l'estime que je lui porte. Voilà pour les sentiments !
Maintenant, il y a les questions ! Car on m'a dit - je n'en ai pas reçu
d'autre communication que celle que j'ai lue dans les journaux -, on m'a
dit que Guy Mollet avait posé des questions : premièrement,
deuxièmement, troisièmement, quatrièmement. Je réponds
que si de Gaulle était amené à se voir déléguer
des pouvoirs exceptionnels, pour une tâche exceptionnelle, dans
un moment exceptionnel, cela ne pourrait évidemment se faire suivant
la procédure et les rites habituels, tellement habituels que tout
le monde en est excédé. Il faudrait adopter une procédure,
elle aussi, exceptionnelle. Pour l'investiture de l'Assemblée nationale
par exemple. Mais, vous le savez, quand les événements parlent
très fort et qu'on est d'accord sur le fond, les procédures
comportent une flexibilité considérable. Toute mon action
publique est là pour le prouver.
Le cas échéant, je ferais connaître à qui
de droit quelle procédure serait, à mon avis, la meilleure.
Q.- Ne pensez-vous pas, qu'au moment précis où vous avez
lancé votre appel, la rébellion, la mutinerie algérienne
était en train de s'effriter ? Vous avez redonné courage
aux factieux. Votre conférence de presse les renforcera...
R.- Je souhaite donner courage et vigueur aux Français qui veulent
l'unité nationale, qu'ils soient d'un bord ou de l'autre de la
Méditerranée. Car c'est cela la question ! Le reste, ce
sont des histoires d'un univers qui n'est pas le mien. On fera plus tard
l'étude des responsabilités. Aujourd'hui, il y a un fait.
Certains traitent de généraux factieux des chefs qui n'ont
été l'objet d'aucune sanction de la part des pouvoirs publics,
lesquels, même, leur ont délégué toute l'autorité.
Alors, moi, qui ne suis pas actuellement les pouvoirs publics pourquoi
voulez-vous que je les traite de factieux ? Voyez-vous, dans ce drame,
il faut être sérieux. Je tâche de l'être. Voilà
tout !
Q.- En ce qui concerne, en particulier, l'Algérie, que proposez-vous
d'autre qu'une procédure exceptionnelle et le réengagement
de votre personne dans la chose publique ?
R.- Je répondrai ceci . j'envisage le cas où il me serait
demandé par le peuple français d'exercer un arbitrage. C'est
assez pour qu'actuellement je n'indique pas quelles seraient les conclusions
de mon arbitrage. Car, avant de le rendre, il faudrait avoir entendu les
parties en cause. Puis, le jugement rendu, il faudrait être en mesure
de l'imposer. Toutes conditions qui, en ce qui me concerne, ne sont évidemment
pas remplies. Que serait un juge qui rendrait son jugement avant l'audience
et serait certain, au surplus, que ce jugement restera lettre morte ?
Q.- Certains craignent que, si vous reveniez au pouvoir, vous attentiez
aux libertés publiques.
R.- L'ai-je jamais fait ? Au contraire, je les ai rétablies quand
elles avaient disparu. Croit-on, qu'à 67 ans, je vais commencer
une carrière de dictateur ?
Nous sommes affaiblis, aux prises dans un monde terrible avec d'extrêmes
difficultés et de grandes menaces. Mais, dans le jeu de la
France, il y a de bonnes cartes pour l'avenir : la natalité,
l'économie qui a dépassé le cap de la routine,
la technique française qui va se développant, le pétrole
qu'on a découvert au Sahara Ces données de notre jeu
peuvent permettre demain un vrai renouveau français, une
grande prospérité française. Il s'agira que
tous les Français en aient leur part et qu'y soient associés
des peuples qui en ont besoin et qui demandent notre concours. Mais
il est bien vrai que, pour le moment, la passe est mauvaise. Si
la tâche devait m'incomber de tirer de la crise l'État
et la Nation, je l'aborderais sans outrecuidance, car elle serait
dure et redoutable. Comme j'aurais, alors, besoin des Françaises
et des Français ! J'ai dit ce que j'avais à dire.
A présent, je vais rentrer dans mon village et m'y tiendrai
à la disposition du pays.
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