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" La jeunesse s'ennuie. Les étudiants
manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique,
en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne,
en Pologne même. Ils ont l'impression qu'ils ont des conquêtes
à entreprendre, une protestation à faire entendre,
au moins un sentiment de l'absurde à opposer à l'absurdité.
Les étudiants français se préoccupent de savoir
si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder librement
aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée
des droits de l'homme. (
) Seuls quelques centaines de milliers
de Français ne s'ennuient pas : chômeurs, jeunes sans
emploi, petits paysans écrasés par le progrès,
victime de la nécessaire concentration et de la concurrence
de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés
de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis
qu'ils n'ont pas le temps de s'ennuyer, ni d'ailleurs le cur
à manifester et à s'agiter "
Pierre Viansson-Ponté
Editorial du journal Le Monde du 15 mars 1968
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Questions :
1. Présentez la nature du texte, son auteur
2. Quel groupe social est mis en valeur ; comment est-il présenté
? Pourquoi s'intéresse-t-il à ce groupe ?
3. Sur quels changements sociaux insiste l'auteur ?
4. En quoi cet article est-il rétrospectivement intéressant
?
Eléments de réponse
1. Le texte est un extrait d'un éditorial paru
dans le journal Le Monde, un des principaux quotidiens français.
Il s'agit donc d'un article qui définit ou reflète
une orientation générale de la direction. Ici, Pierre
Viansson-Ponté propose une analyse de la société
française.
2. Pierre Viansson-Ponté parle dans la première
partie de l'extrait proposé des étudiants. Il oppose
les étudiants de différents pays aux étudiants
français.
Les premiers manifestent, pour des raisons différentes selon
qu'il s'agit de pays pauvres (Algérie, Egypte), communistes
(Pologne), riches (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Italie).
Chaque révolte correspond à des revendications différentes
: libéralisation en Pologne, protestation contre la guerre
du Viêt Nam aux Etats Unis, protestation contre l'ordre en
général, qualifié de réactionnaire dans
les pays riches.
Le groupe des étudiants français, d'après Pierre
Viansson-Ponté, a d'autres préoccupations, d'ordre
essentiellement sexuel.
Pourquoi l'auteur met-il l'accent sur les étudiants
?
Il met en fait l'accent sur la jeunesse ; après le baby boom
des années 1940, celle-ci compose à peu près
le tiers de la population française. La prospérité
généralisée des années 60 leur a donné
une nouvelle visibilité : ils représentent désormais
un groupe à part entière, avec des aspirations, un
mode de vie, une culture qui n'est plus celle des générations
précédentes.
Au sein de cette jeunesse, le groupe des étudiants est particulièrement
visible : au cours des années 60, l'effectif estudiantin
a doublé ; la population étudiante s'est diversifiée
par l'arrivée de nouvelles couches sociales à l'Université.
Ils expriment des revendications diverses, politiques, sociales
de plus en plus radicales dans une société qui n'évolue
pas suffisamment vite à leur goût, notamment en matière
sexuelle.
3. Dans son article, Pierre Viansson-Ponté
oppose aux étudiants une catégorie de Français
qui n'a pas profité comme eux des changements de ce que l'on
va appeler les Trente Glorieuses.
Il vise d'abord " les chômeurs, jeunes sans emploi "
mais même s'il connaît une poussée à la
fin des années 60, le chômage reste très bas
en 1968.
Ensuite, il parle des " petits paysans " et des "
vieillards plus ou moins abandonnés ". Ce point est
intéressant car il montre la disparition des vieilles solidarités
familiales et aussi les transformations sociales que peut induire
la croissance économique, dont un des aspects est la recherche
de la productivité maximale qui se traduit souvent par la
concentration. Les années 50 voient l'accélération
de l'exode rural, en grande partie lié à la mécanisation
des campagnes.
4. L'article date de mars 1968. Deux mois plus tard,
un mouvement étudiant d'une ampleur inédite, relayé
par un mouvement social très suivi plonge la France dans
le tourbillon de ce que l'on va appeler les " événements
de Mai " et qui provoqueront une grave crise politique.
Le titre " la France s'ennuie " acquiert alors un relief
inattendu et l'analyse de Pierre Viansson-Ponté laisse à
penser que l'explosion, imprévue, pouvait être prévisible,
du moins envisageable en fonction du contexte international et des
bouleversements sociaux que connaissait le pays depuis une vingtaine
d'années.
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